La face sombre de la lune : dossier Tariq Ramadan

L’imbroglio judiciaire qui a lieu actuellement dans le cadre du dossier de l’intellectuel Tariq Ramadan nous confronte tous aux méandres de la justice. Qu’on l’aime ou non, il apparaît de façon assez simple que quelque chose d’inédit a lieu et que cela concerne une personne qui clive depuis toujours les idées et les regards

CHRONIQUES

Fanny Bauer-Motti, article Mediapart club ( France)

3/26/20267 min read

La face sombre de la lune : dossier Tariq Ramadan

L’imbroglio judiciaire qui a lieu actuellement dans le cadre du dossier de l’intellectuel Tariq Ramadan nous confronte tous aux méandres de la justice. Qu’on l’aime ou non, il apparaît de façon assez simple que quelque chose d’inédit a lieu et que cela concerne une personne qui clive depuis toujours les idées et les regards.

Le procès qui a débuté le 9 mars est un procès sans avocats et sans le principal accusé. La raison ? La juge en charge du dossier a demandé un mandat d’arrêt qui met Tariq Ramadan au pied du mur : affaibli et malade, sortant d’une hospitalisation qui a été éprouvante, venir en France pour assister à son propre procès signifierait être enfermé et ne pouvoir préparer autre chose que sa survie. Et ne pas rentrer prolonge l’exil forcé auquel la juge l’a condamné.

Et ce n’est pas si surprenant, cette condamnation avant l’heure, au vu de ce dont j’ai été témoin et que je voudrais rendre collectif par ces quelques lignes. L’ambiance dans l’intimité du palais de justice. À l’abri des regards du peuple qu’elle représente.

Les fonctionnaires de la justice, comme Maître Ba les appelle, ont discuté d’un fait important à partir du lundi 2 mars : la demande de Tariq Ramadan de déplacer le procès de quelques semaines pour lui permettre de se défendre dignement. Cela fait quelques mois déjà qu’il sent qu’il faiblit. Sa famille le sent aussi. Et pourtant, il doit et veut se défendre. Il demande du temps. Et il étaye cette demande avec des arguments clairs : son état de santé.

Au palais de justice, cette demande m’a semblé soupçonnée. Si c’est le cas pour tout justiciable qui présente une demande légale, alors il faut s’inquiéter pour notre justice, qui donne entre les mains de juges le pouvoir d’humilier.

De Freud à Frantz Fanon, le concept a un nom et de multiples visages : abus de pouvoir, pensée de masse, ethnocentrisme, domination, lutte des classes. Sous des yeux si peu critiques, puisque le tribunal accueille peu de citoyens comprenant que nous avons tous droit au respect. Au regard de celui qui juge. Comme le dit mon ami Albert Lévy : le juge qui juge bien regarde dans les yeux et cherche à comprendre une histoire. Ici, ce que j’ai vu dépasse tout entendement, et le mépris que j’ai cru percevoir à chaque question m’a laissé un goût amer.

J’ai eu le sentiment que la juge soupçonnait et ne souhaitait pas prendre en compte les expertises attestant de son hospitalisation dès le lundi. J’ai également eu le sentiment que l’avis des avocats de la défense, qui demandaient à ne pas reprendre le docteur Gout pour faire l’expertise, puisqu’un conflit ouvert existe entre eux depuis 2018, n’était pas suivi.

Mais la juge le veut, lui. Le procureur général aussi. Ils prennent exactement celui dont la défense a plaidé le manque d’impartialité.

Des propos que j’ai entendus comme particulièrement durs ont été tenus au cours de l’audience :

« Il sort sa carte joker », en parlant de l'expertise, propos étant tenus par le procureur Philippe Courroye.
« Il est lâche », propos que j’ai entendus comme étant tenus lors de l’audience par le procureur toujours.
« C’est un certificat de complaisance », propos que j’ai entendus comme étant tenus lors de l’audience.
« Nous aurions accepté, grands seigneurs, de lui octroyer le fait d’aller voir sa mère, allez, quinze jours à l’avance… mais il ne nous l’a pas demandé...pourquoi va-t-il voir sa mère sans nous demander ? »

On semble le soupçonner d'être un faux malade. On soupçonne le certificat d’hospitalisation.

Les avocats de Tariq Ramadan font leur maximum et sont brillants dans leurs plaidoiries. Mais est-ce utile lorsque l’on s’appelle Tariq Ramadan et que, de mon point de vue, une forme d’hostilité semblait s’exprimer, aussi bien du côté de la juge que du procureur général, au-delà même de leur rôle ?

Plus personne ne se cache. J’ai eu le sentiment, à travers certains propos entendus, que Tariq Ramadan était présenté comme lâche et peu crédible. Est-ce cela le rôle, la neutralité de notre justice française ?

Qu’avons-nous appris de l’Histoire ?

À cet instant, je ne peux m’empêcher de repenser à une autre audience à laquelle j’avais assisté, présidée par le juge Hullin. Une audience d’une tout autre tenue. Une justice à hauteur d’homme. Le juge Hullin s’adressait à chaque partie avec respect et douceur. Même dans des dossiers d’une gravité extrême, y compris en matière de terrorisme, il ne haussait jamais le ton. Il regardait dans les yeux, comme le dit si justement Albert Lévy, cherchant à comprendre avant de juger. Je ne l’ai jamais vu agressif. Jamais condescendant. Il était juge, pleinement. Et il était juste. À tel point que, même lorsque venait le moment de condamner, ceux qui sortaient de la salle semblaient avoir été entendus. Respectés.

Et c’est précisément cela qui m’est revenu avec force ici. Parce que ce jour-là, dans cette salle, ce que j’ai ressenti, c’est tout autre chose qui m'a donné un écoeurement profond qui me suit jusqu'à aujourd'hui.

Le vendredi arrive. L’expertise du docteur Gout explique que Tariq Ramadan peut effectivement comparaître : pas de nouvelle poussée, pas d’AVC en cours… et tout ce qui montre qu’il ne peut pas, ni cognitivement ni physiquement, être à la hauteur de ce que demande un procès m’a semblé, à cet instant, peu pris en compte.

Mais tout le monde s’est tellement habitué à ce que Tariq Ramadan soit mis à la place du coupable que finalement on s’est habitué à cette indignité. À l’image de Cécile Defontenay, journaliste au Nouvel Obs, qui me dira durant une pause d’audience : « Pourquoi les femmes mentiraient-elles ? » Cela tient à cela : la présomption de culpabilité que l’on projette sur Tariq Ramadan.

Le rideau tombe sur la petite salle d’audience. Le public est prié de sortir. Ce sera un huis clos : un procès sans défense, sans accusé, sans journalistes. Plus aucun garde-fou ne subsiste face à ce qui traverse l’humanité depuis toujours : la tentation de haïr l’autre.

Je suis à ce moment-là encore témoin. Contre toute attente, j’ai été citée par le conseil d’une des plaignantes. Dans cette petite salle, il ne reste que moi en observatrice contradictoire. Et j’assiste au plus triste spectacle qui soit : que se passe-t-il derrière le rideau quand il se baisse ?

J’ai eu le sentiment que l’atmosphère se détendait. Le ton m’a paru plus léger. Un entre-soi, peut-être.

La juge explique qu’elle a bien reçu des demandes la veille, mais comme les avocats ont décidé de partir et de ne pas les plaider, on n’en parlera pas.

Puis les témoins sont nommés et cités. Certains ne peuvent être là, expertise à l’appui. La juge parle d’une attestation médicale d’un témoin qui semble être un faux. Elle propose de l’envoyer à la partie civile s’ils veulent voir. La partie civile ne semble pas très intéressée à la garder. Le procureur, si.

Il s’agit de discussions : tout semble tout d’un coup beaucoup moins procédurier.

On en vient à Alain Soral. La juge dit qu’elle a vu dans les médias qu’il s’était exilé en Russie. Elle explique donc que cela ne sert à rien de tenter de l'entendre. Le procureur dit qu’effectivement, ce n’est pas la peine. La juge, badine, se tourne vers lui et lui dit : « Pas d’amende ? » Le procureur Courroye rigole et confirme alors : « Oui, vous avez raison, une amende. » Et Maître Kaminsky de poursuivre : « On lui dira : bon baiser de Russie. »

Et moi, je vois un autre monde. Peut-être celui auquel j’aurais toujours cru si je n’avais pas vu la face sombre de la lune, où le mépris et la froideur semblaient, à mes yeux, présents lorsqu’il fallait prendre en compte l’état de santé de Tariq Ramadan.

Et vient le moment, j’ai perdu la notion du temps au cœur du palais, où la juge évoque la femme de Tariq Ramadan, qui n’aurait pas répondu à sa convocation reçue en Angleterre. La greffière en fait état. J’ai alors entendu la juge indiquer qu’elle devait « sûrement être en Suisse ». La remarque, accompagnée d’un sourire tel que je l’ai perçu, a suscité des sourirs en réponses du côté de la partie civile. Puis j’ai entendu : « Demandez à la BRI de faire des recherches pour savoir où elle vit. » La juge ne lâche rien. Il lui faut entendre la femme de celui qui ne sera pas là. Il en va de même pour Caroline Fourest, qui a répondu qu’elle ne pouvait être là. J’ai entendu la demande suivante : « Envoyez-lui qu’un aller-retour Ukraine-Paris doit être fait. » Vient une plaignante, personne clef de la procédure, qui, explique la gréffiere, « fait partie de la communauté des gens du voyage » et qui est dite « difficile à localiser ». Elle déclare n’avoir ni rédigé sa plainte, ni l’avoir signée et accuse le paparazzi Jean-Claude Elfassi d'en être à l'origine. Pourtant, dans ce cas précis, la BRI ne semble pas être envisagée.

Plus tard viendra mon tour. Et il apparaît finalement que la partie civile ne souhaite pas m’entendre en tant que témoin. Je les comprends...

Je sortirai de là atterrée.

Voir de si près ce que je combats depuis toujours : l’inégalité des chances, les rapports de pouvoir, la lutte des classes. Et, plus simplement encore, l’injustice nue d’une société qui prétend pourtant les combattre. Ce que j’ai vu, moi, dans l’intimité de cette salle, loin des caméras et des plateaux de télévision, n’avait rien d’un débat public.C’était autre chose. Un climat. Des regards. Une façon de parler d’un homme comme s’il était déjà jugé.

Comme si la conclusion était connue avant même que la justice n’ait fini de se prononcer. Et c’est peut-être cela, le plus troublant. Ce jour-là, je n’ai pas seulement assisté à un procès. J’ai eu le sentiment d’assister à quelque chose de plus inquiétant encore : à une justice qui, par moments, semblait oublier ce qui la fonde : le doute. Or, dans l’histoire de ce pays, les certitudes ont rarement été du côté du droit.

Fanny Bauer-Motti, article Blog Mediapart