Affaire Ramadan, entre Genève et Paris, la justice sous l’épreuve de l’impartialité : la demande de récusation de la juge Corinne Goetzmann

La défense de Tariq Ramadan, intellectuel suisse né à Genève, a déposé début janvier une requête en récusation visant la magistrate appelée à présider son procès devant la Cour criminelle départementale de Paris. Cette initiative, rare à ce stade de la procédure, met en lumière un enchaînement de décisions, et surtout de silences, qui soulèvent une question centrale : comment expliquer que, dans une affaire pénale d’une telle gravité et d’une telle exposition internationale, une présidente de juridiction puisse rester silencieuse face à des éléments scientifiques majeurs et choisir, parmi des dizaines d’experts disponibles, précisément celui dont l’impartialité est contestée ?

ACTUALITÉS

Leo Barzan

1/6/20264 min read

La juge visée, Corinne Goetzmann, présidente de chambre à la Cour d’appel de Paris, doit diriger des débats programmés à partir de mars 2026. Comme l’explique la défense, la demande de récusation repose sur des faits objectivement vérifiables : depuis mars 2025, plusieurs demandes de supplément d’information, appuyées par des expertises scientifiques nouvelles, seraient restées sans réponse.

Les expertises produites par la défense, pourtant, touchent au cœur même de la crédibilité des accusations. Comparaison photographique contredisant matériellement la présence alléguée d’une partie civile, expertises médicales infirmant des récits présentés comme probants, analyses informatiques établissant l’antériorité d’écrits faisant état d’un piège contre Tariq Ramadan en Suisse et en France, auditions sollicitées de témoins clés susceptibles d’éclairer des mécanismes de pressions ou de concertation .

Or, face à cet ensemble cohérent, convergent et décisif, la présidente de la juridiction Corinne Goetzmann, n’a opposé qu’un silence absolu. Aucun rejet motivé, aucune appréciation sur la pertinence des méthodes, aucune décision permettant un contrôle ultérieur : rien. Ce mutisme produit un effet juridique concret et grave. « À ce stade, la récusation elle est la condition minimale pour que le procès puisse s’ouvrir sans porter, dès l’origine, la marque indélébile d’un déni d’examen et d’un soupçon durable de partialité » explique un proche du dossier, habitué des prétoires.

Les expertises restées sans réponse

Parmi ces éléments figure une expertise en stylométrie, discipline scientifique consistant à analyser les caractéristiques linguistiques d’un texte afin d’en identifier l’auteur. Elle a notamment joué un rôle décisif dans la réouverture de l’enquête du dossier dit du petit Grégory, conduisant à une mise en examen plusieurs décennies après les faits.

Dans le dossier Ramadan, les analyses produites ont été réalisées par figure mondialement reconnue de la linguistique médico-légale assistée par ordinateur. Ses travaux sont utilisés par des juridictions et des agences judiciaires dans de nombreux pays. Selon la requête, ses expertises attribuent avec un taux de certitude très élevé certains écrits à deux des parties civiles, l'une en Suisse et l'autre en France, alors que celles-ci contestaient en être les auteurs. Ces écrits mettent en évidence une préméditation antérieure aux faits dénoncés .

Or, là où ce type d’expertise a, dans d’autres affaires emblématiques, conduit les juridictions à rouvrir des investigations, la défense constate ici un silence curieux et persistant. Aucune décision motivée n’aurait été rendue sur la nécessité, ou non, d’ordonner un supplément d’information judiciaire intégrant ces analyses scientifiques, pourtant absentes du dossier d’instruction initial. Pour les avocats, cette différence de traitement interroge, d’autant plus que le président de la juridiction Corinne Goetzmann, est, à ce stade, le seul magistrat compétent pour ordonner de telles mesures .

Une ligne rouge désormais franchie

À cette question scientifique s’ajoute celle de l’expertise médicale. En France, les experts judiciaires sont inscrits sur des listes officielles établies par les cours d’appel. Pour la seule Cour d’appel de Paris, ces listes comptent environ 90 à 110 experts médicaux, dont plusieurs dizaines compétents pour évaluer la compatibilité entre l’état de santé d’un accusé et sa comparution. Il est en outre possible de désigner des experts inscrits auprès d’autres juridictions, portant le nombre de praticiens potentiellement mobilisables à plus d’une centaine. Malgré ce large vivier, la magistrate a choisi de désigner le même expert que celui déjà intervenu dans la procédure, alors qu’un conflit ancien et public avec l’accusé avait été formellement signalé .

Enfin, le calendrier du procès constitue, à lui seul, un élément qui interroge. Les audiences ont été fixées à des dates correspondant exactement au mois du Ramadan, période de jeûne religieux connue de tous et que l’accusé observe publiquement. Dans un dossier où la foi de Tariq Ramadan a été, depuis l’origine, au cœur de polémiques, de débats idéologiques et de prises de position politiques, ce choix ne peut être analysé comme anodin. Il introduit une dimension symbolique forte dans une procédure déjà lourdement chargée, et appelle, à tout le moins, une justification explicite afin d’écarter toute interprétation défavorable quant à l’impartialité de la juridiction.

Or, la défense a précisément saisi la présidente de la juridiction d’une demande de renvoi fondée sur cette coïncidence avec le Ramadan, dans un contexte de santé fragile de l’accusé. Aucune réponse n’a été apportée. Là encore, ce n’est pas tant l’éventualité d’un refus qui est critiquée que l’absence totale de décision motivée. Ce silence, ajouté aux autres, nourrit un doute objectif : dans une affaire hautement politisée, suivie en France comme à l’étranger, ne pas répondre sur un point aussi sensible que la tenue d’un procès pendant le Ramadan revient à laisser s’installer l’idée que certaines considérations, pourtant essentielles à l’effectivité des droits de la défense et à l’apparence d’impartialité, ont été purement et simplement écartées.

Selon un observateur du monde judiciaire, qui a travaillé à plusieurs reprises avec la magistrate et connaît bien sa manière habituelle de conduire les dossiers, la situation actuelle est profondément déroutante. « Ce qui frappe, c’est justement que cela ne lui ressemble pas du tout », confie-t-il. « Habituellement, elle est reconnue pour une gestion rigoureuse, structurée, avec des décisions claires, qu’elles aillent dans un sens ou dans l’autre. Elle peut refuser, mais elle motive, elle tranche, elle cadre le débat. Ici, ce qui étonne, c’est cette succession de silences face à des demandes lourdes, étayées, et scientifiquement argumentées. La différence avec sa pratique ordinaire est frappante, presque troublante. On a le sentiment d’un dossier traité selon un régime d’exception, ce qui, venant d’elle, apparaît extrêmement curieux. » Pour cet observateur, c’est précisément cet écart entre les pratiques professionnelle de la juge et la gestion constatée de ce dossier qui rend la situation si problématique, et qui nourrit aujourd’hui, bien au-delà de la défense, un malaise réel parmi ceux qui connaissent son parcours et ses méthodes.

Leo Barzan